En 1919, le dollar américain s’échangeait contre 5 gourdes haïtiennes. Aujourd’hui, cette même unité monétaire équivaut à environ 130 fois la valeur de la gourde, soit une chute de plus de 2 600 % en un siècle à peine. Des chiffres déjà alarmants sur le marché formel, mais encore plus vertigineux dans les circuits informels.
Pour décrypter les mécanismes qui gouvernent le taux de change en Haïti, nous avons rencontré Patricio Hilaire Paris, licencié en économie et masterant en Monnaie – Banque – Finance et Assurance à l’Institut Universitaire des Sciences (IUS).
Le taux de change : qu’est-ce que c’est ?
Le taux de change, explique Patricio Hilaire Paris, est « le prix établi pour une monnaie lorsque celle-ci est évaluée par rapport à une autre. » Dans le cadre des échanges économiques, chaque monnaie possède une valeur relative, établie en fonction des autres devises en circulation sur le marché. En Haïti, ce taux correspond à la quantité de gourdes nécessaire pour obtenir une devise étrangère qui peut être soit un dollar américain, un euro, etc.
Patricio Hilaire Paris distingue deux grandes catégories : le taux de change fixe, établi par le gouvernement ou la Banque de la République d’Haïti (BRH) ; et le taux de change flottant, déterminé par l’offre et la demande du marché. Selon lui, « la quantité de devises disponibles pour un marché précis relève de l’offre, tandis que la quantité demandée par les agents ou consommateurs est de l’ordre de la demande.»
En Haïti, l’offre de dollars est structurellement inférieure à la demande. Patricio Hilaire Paris lie cette réalité à « la dollarisation des activités économiques », une bi-monétarisation où de plus en plus de biens, de services et de rémunérations sont libellés en dollars, ce qui pousse les Haïtiens à se ruer vers la monnaie américaine.
Haïti : quel régime de change ?
Pour Patricio Hilaire Paris, Haïti opère sous un taux de change semi-flexible. La BRH intervient ponctuellement sur le marché pour tenter de stabiliser la gourde, sans pour autant empêcher que le taux soit, in fine, déterminé par les forces du marché.
Parler du régime de change haïtien impose toutefois un retour sur l’histoire de la monnaie nationale. La gourde a vu le jour en mai 1813, sous le gouvernement d’Alexandre Pétion, en coexistence avec la piastre instituée dès 1807 par Henry Christophe dans le Nord. À l’origine, une gourde valait un dollar. Cette parité ne devait pas durer : l’économiste français Simon Henochsberg précise, dans son mémoire Dette publique et esclavage : le cas d’Haïti, qu’entre 1810 et 1844, il fallait déjà entre 1,24 et 4 gourdes pour un dollar.
La date charnière reste le 13 mai 1919, avec l’établissement d’un taux fixe de 5 gourdes pour un dollar, disposition maintenue officiellement jusqu’au 30 septembre 1990. Après cette situation de quasi-stabilité, le taux de change en Haïti a basculé vers un régime flottant. Entre 2022 et 2023, sous l’effet des crises sociopolitiques, le dollar valait jusqu’à 150 gourdes. Certains observateurs, comme le journaliste Jean Saint-Vil, ont comparé cette dépréciation à l’épisode du Zòrèy bourik, expression créole désignant l’effondrement monétaire survenu à la chute du président Salnave en 1869, où le dollar atteignait entre 4 000 et 5 000 gourdes.
Marché formel et marché informel : deux logiques parallèles
Chaque jour, la BRH publie un taux de référence officiel calculé à partir des transactions effectuées la veille par les banques commerciales. Patricio Hilaire Paris précise que ce taux intègre plusieurs variables : « l’offre et la demande sur le marché, la balance commerciale déterminée par le degré d’importation et d’exportation, ainsi que l’inflation. » Lorsque l’offre de dollars se révèle insuffisante face à la demande et que l’inflation s’emballe, la gourde s’en trouve mécaniquement affaiblie. Patricio Hilaire Paris souligne par ailleurs le rôle capital de la diaspora haïtienne face à cet affaiblissement. Selon lui, les transferts d’argent vers Haïti, estimés à environ 5 milliards de dollars par la BRH, « contribuent au renforcement de la gourde sur le marché haïtien et impactent positivement le taux de change. »
Face au marché formel, le marché informel fonctionne selon une tout autre logique. Les prix varient d’un bureau de change à l’autre, d’un cambiste, communément appelé raketè, à l’autre. Ces acteurs achètent les devises à un certain prix pour les revendre à un prix supérieur, tirant leurs bénéfices de cet écart. Sans régulation centralisée, ce marché est à la fois plus accessible, disponible en dehors des heures bancaires et plus risqué, en raison des possibilités de fraude ou de taux particulièrement défavorables. Patricio Hilaire Paris fait remarquer que pour de nombreux Haïtiens qui n’ont pas accès au système bancaire formel, « c’est souvent la seule option disponible pour se procurer ou écouler des devises étrangères. »
Complémentarité ou divergence ?
Pour Patricio Hilaire Paris, les deux marchés forment « le paysage monétaire quotidien d’Haïti.» Le marché formel garantit transparence et stabilité institutionnelle ; le marché informel assure une liquidité de proximité indispensable à ceux qui n’ont pas accès aux banques.
Un écart trop important entre le taux officiel et le taux informel est, selon l’économiste, « souvent le signe d’une économie sous pression, d’une méfiance envers les institutions ou d’une offre de devises insuffisante. » Cet écart constitue, en quelque sorte, le thermomètre de la santé monétaire du pays.
Le taux de change, bien plus qu’un simple chiffre!
Pour Patricio Hilaire Paris, « le taux de change est une réflexion directe sur la structure économique du pays. » Il agit comme un miroir qui reflète les déséquilibres structurels : faiblesse des exportations, dépendance aux importations, insuffisance des investissements étrangers directs et instabilité politique chronique. Chaque sursaut du dollar se traduit concrètement dans les rayons des marchés, dans les loyers, dans le prix des médicaments, dans le coût de la vie en général.
S’appuyant sur les thèses de l’économiste monétariste Milton Friedman, Patricio Hilaire Paris propose plusieurs leviers pour inverser la tendance : diversifier l’économie, réduire la dépendance aux importations, attirer des investissements et, surtout, « restaurer la confiance, celle des investisseurs, des institutions, et des citoyens eux-mêmes. »
Dans l’immédiat, c’est la diaspora qui constitue, selon lui, « l’un des rares remparts contre une détérioration encore plus profonde de la monnaie nationale. » Ses contributions représentent non seulement une bouée de sauvetage pour des familles entières, mais aussi un soutien structurel à la stabilité monétaire du pays.
Le chemin vers une gourde stable peut s’avérer long, mais comprendre les mécanismes du taux de change, comme nous y invite Patricio Hilaire Paris, est déjà un premier pas vers la prise de conscience collective indispensable à tout projet de reconstruction économique durable pour Haïti.
